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17/12/2016

A la soupe populaire, je t'invite... par Lionel Mazari

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Margaret Bourke White, Soupe populaire à Louisville, 1937

 

A la soupe populaire, je t'invite ; j'ai deux trois tickets dans la poche ; je sais : ce n'est pas trop le genre d'endroit pour les affaires. Les gens qui vont là-bas, ils font la gueule, et ne l'ouvrent pas en mangeant ; ce n'est pas de la politesse non, mais ils croient que c'est la honte qui les oblige ; alors ils ne disent pas qu'ils n'ont pas fait ci qu'ils n'ont pas fait ça ; et ça ne les rend pas trop gais non plus de voir toutes ces femmes et tous ces hommes qui leur ressemblent. A ruminer le prochain repas.


Ici chacun est un miroir brisé pour l'autre. Il y a des files d'attentes déçues dans les reflets des vitres sales où la détresse et la misère sont reproduites à l'infini ; et puis à l'intérieur, comme dans la longue et lente et lourde salle silencieuse des corps, la fatigue et la colère mettent les taches du vertige dans les yeux louches des solitaires accablés.


Cette nourriture qu'on y sert, vaches maigres et choux blancs, sans la faim, ils la laisseraient bien à de moins pauvres. Chacun mastique dans son coin, sans parole, le bras autour de l'assiette. Ici c'est pour un rab de dignité qu'on dissimule avec pudeur ses restes et ses miettes d'identité derrière un bras de déshonneur.


A l'asile de nuit aussi, tu pourras venir. Je te préviens, la douche est obligatoire. Et le couvre-feu à dix heures... Des fois qu'un feu brûlerait encore la chair de soufre des sans-papiers aux mille maux.


Et puis il faudra se lever avant l'heure car le grand lâcher des clochards se fait le matin à six heures qu'il fasse tôt qu'il fasse tard.


Il s'y rencontre parfois entre vieilles connaissances quelqu'un qu'on n'avait pas revu depuis longtemps. Et ça n'fait pas vraiment plaisir. Où était-il passé ? En prison ? Sur un chantier. Ou chez les dingues ? C'est là tout l'ailleurs qui peut écarteler un homme.


-Tiens, à propos as-tu remarqué que les femmes ici sont interdites?


L'un n'a pas eu de chance ; l'autre n'est pas mort non plus. Les mains rouillées qui leur servent de maillons ont le froid métallique des évasions manquées et la mollesse serpentine des chaînes. Peu sont entiers de l'âme et quelques uns ne le sont pas du corps.


- Un train m'est passé dessus sans crier "gare", dit l'amputé à un nouveau.


Mais pas un ne rigole, car le cynisme n'est rien d'autre qu'une des formes éveillées du cauchemar ; et puis surtout, il manque trop de dents à son humour et à la rage.


Dans la salle de détente après le repas, la télévision parle toute seule ou à quelqu'un qui n'est pas là. Un schizophrène, un peu timide dans sa folie, lui fait l'aveu en rougissant qu'on n'a vu personne aujourd'hui. Bientôt une nuit électrostatique tombera sur l'écran ; alors on pourra regarder dans son reflet en gris sombre la retraite des dos voûtés, leur débâcle vers les dortoirs et cette étroite nuit au large du sommeil en barque sur les larmes.

 

source : revue Nouveaux Délits n°55

 

15/12/2016

La préfecture des étrangers par Laurent Bouisset

 

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photoAFP

 

La préfecture des étrangers

est un lieu bas de cœur
et de plafond
la nuit s'y cogne
et s'y prélasse l'aigreur
adipeuse
tout le temps

tu auras beau bouffer de la salade
et même aller courir assez souvent,
tu te trimbaleras dans ce rade
la bedaine du bonhomme Michelin

c'est que la légèreté devient obèse
passé la porte
le soleil simplement décède,
et te vient cette haine rampante,
cette frousse vive
au corps flanquée
par de sinistres employés séduisants

 

certes, un grand nombre
de ces goules sont gentilles...
vous me croyez ?
vous les imaginez volontiers délicats ?
enclins à manier l'humour fin ?
oui... le second degré
pour ces professionnels du chiant
est un grand art !
 
il faut dire que c'est chose assez... cossue !
cocasse aussi il se pourrait !
que macérer derrière sa vitre
à titiller tous les matins notre exaspération,
et après ça...
je veux dire : à la fin de ces journées
passées à emmerder l'humanité
font-ils l'amour ?

sourient-ils à leur vide
dans le miroir... ou
se demandent-ils
à eux-mêmes
un acte de naissance ?

je n'ai pas le désir
de les plonger crûment
dans l'eau bouillante

non, je ne désire pas non plus
leur brûler l'intestin
avec une clope

juste ces humains-là
je les regarde

je les observe et les dissèque
avec le calme
et la joie de l'ado
fixant l'acné
apparue sur son front

oui, je les dévisage en gros
comme une pustule
mais sans violence
rassurez-vous

après tout ces pantins ont-ils le choix ?
ont-ils un instant consenti
au rabaissement de leur psyché à ces latrines ?

le plus beau serait qu'ils y croient évidemment...
la foi en l'administration
ferait d'eux des idiots spectaculaires !
mais j'ai surtout le sentiment
qu'ils nous ressemblent...
oui, qu'ils sont à peiner comme nous
dans la gadoue
en bousiers lents

s'ils pouvaient peiner plus...
si notre père barbu qui êtes aux cieux
entendait ma prière et les rendait
pour le moins... insomniaques !
oui, s'il les gratifiait amoureusement
d'une belle dépression ! je jouirais presque !
autant dire que je m'enduirais de leur bassesse...
je planerais bas...
en cela le reflet du lieu,
sommet du bas ! je le rappelle

allons du nerf !
dégage enfin ta peau de là !
avant la mort absolue de ton âme !

 

mais sans leurs papiers, je puis vivre ?

alors... que faire ?
rien
baisser consciemment

avancer dans la bouse en le sachant

mais sans jamais perdre de vue
qu'il s'agit d'un cauchemar
et non de la réalité
à moins qu'il s'agisse de l'inverse ?

la frontière à tracer est floue
dans ce mouroir où dépité j'en vois
qui simplement pourrissent d'attendre

au fond de la pire des réalités
on peut toujours dénicher dans la suie
un soupirail

par là, je cherche et scrute et flaire encore,
mais j'ai beau m'esquinter le cœur poisseux
rien, de la suie...
de la suie consternée en tas encore...

des nerfs tendus dedans s'obstinent
à mâcher des orties

et l'humour cherche à s'envoler
comme un oiseau dans un égout

les ailes pas noires encore totalement
jaune pâle non plus
peut-être habillées de... violet ?

 

source : revue Nouveaux Délits n°55

 

 

13/12/2016

Quand les femmes deviennent indésirables dans les lieux publics...